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Quel est le risque politique aux USA dont nous parlons depuis quelques mois ?
par Mathieu Hamel 06/04/2018 Marchés & Techno

Chez Marie Quantier, nous évoquons depuis plusieurs mois le risque politique aux Etats-Unis. Après 18 mois de présidence de Trump, il est temps d'en tirer plusieurs enseignements. Comment peut-on évaluer le risque Trump, et quel impact ce risque a t-il sur les marchés, plus particulièrement sur l'eurodollar ? Quelles sont les perspectives pour l'économie américaine pendant et après l'ère Trump ?

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Pourquoi les investisseurs institutionnels américains vendent-ils autant des dollars ?

Nous avons évoqué le risque politique US principalement au sujet des variations du dollar. Alors que de nombreux facteurs devraient participer à la hausse du dollar, principalement du fait de taux d’intérêt très supérieurs aux États-Unis par rapport à l’Europe notamment et à la politique de réduction du bilan de la banque centrale qui limite l’offre de dollar disponible. Alors oui, l’existence des déficits jumeaux, déficit commercial et déficit public, participe à la modération de la hausse du dollar. Mais nous croyons, car il est difficile de quantifier, qu’un autre facteur joue en défaveur de la hausse du dollar. Et cela peut néanmoins être appréhendé par le record de positions vendeuses en dollar de la part des institutions financières américaines. Pourquoi tant d’investisseurs américains cherchent-ils à bénéficier d’une baisse du dollar ? Nous pensons que cela s’explique par leur volonté de se couvrir contre le risque politique dans leur propre pays.

Est-il possible de quantifier le risque politique ?

Nous ne sommes pas anti-Trump. Pour vous en convaincre, nous rappellerons qu’au moment de son élection nous avons envoyé une suggestion d’investissement massif dans les entreprises US dès le matin de son élection, permettant à nos clients les plus rapides de profiter d’une hausse substantielle. Notre analyse n’a de perspective que la performance de nos clients. Nous ne prenons pas la parole pour faire de la politique mais de la finance. Nous ne sommes pas anti-Trump et nous cherchons simplement à réaliser un diagnostic clinique. Bien qu’étant la 1ère application de gestion conseillée (« Advisory Asset Management ») dont l’analyse est automatique et quantitative, nous réalisons des analyses qualitatives pour les facteurs affectant les marchés financiers qui ne peuvent être quantifiés. Par exemple le risque géopolitique ou le risque politique. Ainsi nous avons réalisé une analyse qualitative lors de l’annexion de la Crimée par la Russie (« passez il n’y a rien à voir pour les marchés »), le Brexit (« risque important de déstabilisation mais nous avions déjà suggéré d’être investis à 50% en actions et 50% en obligations qui profitent des effets de panique) et le référendum italien.

Madeleine Albright évoque la montée du fascisme

Depuis quelques semaines, nous sommes beaucoup plus à l’aise pour parler du risque politique US. En effet, et nous l’avions évoqué dès notre suggestion d’investir dans les actions US lors de son élection, le risque porte un nom : la dérive autoritaire. Nous sommes plus à l’aise pour en parler car Madeleine Albright, l’ancienne secrétaire d’état aux affaires étrangères vient de publier un livre à ce sujet. Elle explique son choix d’écrire ce livre par le « see something, say something » (si vous voyez quelque chose, dites quelque chose) que l’on voit partout dans les espaces publics américains dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Madam Secretary exprime les choses de manière très directe, elle qualifie ce risque de montée du fascisme. Madeleine Albright a fuit l’annexion des Sudètes par l’Allemagne nazie, puis après son retour en Tchécoslovaquie après la guerre, a fui à nouveau le communisme. Elle a donc fuit à deux reprises deux formes de fascisme selon ses propres dires et c’est à ce titre, en plus d’avoir été l’une des personnalités les plus influentes de la diplomatie mondiale, qu’elle prend la parole. Alors bien sûr, elle se focalise essentiellement sur le rôle de la Russie dans la montée des fascisme en Europe de l’Est, Hongrie et Pologne, en Turquie, aux Philippines, en Chine avec le dernier congrès du PCC qui a donné à Xi Jinping, le droit de gouverner à vie, le Venezuela, la Russie bien évidemment mais aussi un chapitre dédié à l’Amérique.

Quel est son constat pour l’Amérique ?

Son constat majeur est la victimisation systématique de l’Amérique dans les prises de parole de Trump, à l’opposé du statut d’hyperpuissance des USA, de manière susciter des peurs, plutôt que l’espoir. Ensuite, elle affirme que Trump est le président le moins démocratique de l’histoire de l’Amérique principalement pour ses prises de positions contre les médias, les menaces d’emprisonnement de ses opposants politique et son désintérêt pour la vérité. Cela se traduit particulièrement par un classique de la montée autoritaire, la désignation de ses contradicteurs en « ennemis du peuple ». Enfin, Trump ne favorise pas la recherche de la cohésion, il n’hésite pas à accentuer les divisions au sein de la population américaine.

Maintenant que le constat est posé, que pensons nous de tout cela ?

Une recherche de la vérité de plus en plus difficile

Tout d’abord, il est indéniable qu’il y a une difficulté croissante aux USA pour discerner la vérité du mensonge pur et simple. Si FOX News peut être qualifié de pro-Trump mais pas pour autant une usine à « fake news », un site comme Breitbart ou un réseau de chaines locales comme Sinclair le sont. Dans un pays où l’éducation est une denrée rare et chère, la difficulté à s’informer compromet l‘idéal démocratique. Nous l’avons encore constaté lors du scandale Cambridge Analytica qui aurait permis à partir de « fake news » envoyées via facebook sur les murs d’utilisateurs ciblés pour faire basculer l’élection.

Trump n’est pas un président comme les autres

De plus, le président Trump semble avoir développé une relation pathologique avec la chaine Fox News, dont un reportage peut lancer une série de tweets, qui se transforme ensuite en agenda législatif. Dans ces cas, Trump décide seul et en proposant des réponses populistes, dans tous les cas des formulations populistes. Certains lobbys, notamment les producteurs de soja de l’Indiana, première victime de la réponse chinoise, ont financé, non pas une campagne de lobbying au congrès pour freiner les barrière douanière mais des publicités TV semblant s’adresser directement au président.

Qu’est-ce que le « whitism » ?

Pour autant, il est tout autant indéniable que Trump n’a pas non plus créé le ressenti des travailleurs blancs, dont la situation personnelle a été fortement détériorée par les évolutions économiques récentes : technologie et mondialisation, sans pour autant bénéficier de programme de protection comme peuvent en exister pour des minorités ou des personnes discriminées.

Le « Whitism » est-il utilisé à des fins de réductions d’impôts ?

Certains analystes aux USA affirment que les riches classes américaines ont soutenu le combat du « whitism », défense des classes populaires blanches, de manière à gagner le pouvoir et obtenir des baisses d’impôts. Au vu des voix qui s’élèvent actuellement, en pleine saison des déclarations fiscales, au vu de la faiblesse des baisses d’impôts pour les classes les plus populaires, cette théorie ne peut être complètement écarté. Aux élections des « mid-term » de Novembre, dans les comtés les plus riches, les Républicains pourraient continuer de gagner des sièges grâce aux baisses d’impôt.

L’enjeu des élections du « mid-term »

Dans les comtés déçus par l’absence de baisse d’impôt, il est nécessaire pour l’équipe de Trump de faire avancer l’agenda anti-immigration et anti-mondialisation de manière à répondre aux demandes du « whitism » au risque de perdre les élections du « mid term ». Les lois anti-immigration permettent d’afficher une défense des classes populaires sur le territoire US en terme d’emploi et la politique protectionniste permet d’afficher une défense de ces mêmes intérêts mais en terme de commerce. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre la charge de Trump pour les barrières douanières avec la Chine et la proposition de rapatrier l’armée de Syrie pour la placer sur la frontière mexicaine. Bien sûr, tout n’est pas superflu. Par exemple la défense de la propriété intellectuelle dans les négociations avec la Chine nous apparaissent comme pertinent pour le développement de la croissance mondiale.

Il se passe quelque chose de dangereux

En somme, il est impossible de considérer qu’il ne se passe pas quelque chose actuellement aux USA. Trump vient par exemple de s’engager à rencontrer Le leader nord coréen alors que l’ambassadeur US en Corée du Sud n’a toujours pas été nommé. Si Trump est un génie politique, capable d’une empathie extraordinaire en faveur des classes populaires blanches, sa manière de gouverner est parfois inconséquente et inquiète les milieux d’affaire. A la montée d’un climat fascisant, s’ajoute le risque d’un gouvernement marqué par l’incompétence.

Conclusion

En conclusion, il est possible de qualifier Trump, de Cardi B de la politique. Après une époque marquée par le politiquement correcte et la précaution extrême, symbolisée par Obama et Beyoncé pour la pop culture, nous sommes entrés dans une époque désinhibée et clivante. De la même manière que Cardi B, l’ancienne strip-teaseuse devenue icône du rêve américain, décrit le sans farde le « tabou » du pouvoir des femmes aguicheuses sur les hommes, Trump tire sur les tapis où l’on avait caché de la poussière, ouvre les placards qui débordent de cadavres. Trump est une grande marée permanente pour tous les sujets sociétaux de l’Amérique. Comme le disent de nombreux analystes politiques américains, Trump n’a pas créé cette Amérique, il l’a révélée. Il y a 10 ans, les Simpson imaginait Trump président pour parler des problèmes de l’Amérique. Il y a trois ans, la série « Brain Dead » imaginait un congrès dont les membres avaient le cerveau mangé par des insectes extra terrestres pour expliquer la stérilité des débats. Grâce à Trump, l’Amérique parle enfin, et sans cesse, de ses problèmes profonds. Plus besoin de passer par des métaphores, les problèmes sont en premières pages de tous les agendas. Et il est devenu possible de parler des meurtres des noirs par la police, des discriminations contre les femmes, des manipulations de la presse, du pouvoir Orwelien des réseaux sociaux, de l’ingérence d’une puissance étrangère, de l’aberration de la liberté absolue d’avoir n’importe quel type d’armes de guerre, etc. Alors oui, tout cela créée un risque de voir les institutions américaines vaciller. Car il ne faudra pas compter sur Trump pour avoir la sagesse des pères fondateurs. Si l’occasion se présente, nous croyons qu’il saisira le pouvoir sans considération pour la constitution américaine. Nous pensons que c’est ce risque, mélanger avec le risque d’une erreur de jugement de sa part aux conséquences dramatiques, qui explique l’intensité des positions vendeuses de dollar par les institutions financières américaines. Pour autant, nous croyons toujours que la constitution américaine est robuste et que la société américaine reste la plus démocratique du monde. Nous croyons que le risque de déstabilisation des institutions ne se réalisera pas car les contre pouvoirs restent extrêmement puissants. Nous croyons aussi que l’Amérique sortira de l’ère Trump plus forte qu’avant en terme d’inclusion de la force de travail marginalisée et actuellement discriminée, ce qui devrait élargir le pool de talents pour l’économie américaine. C’est pourquoi nous croyons qu’après une période de réflexion et de débat, dont le tempo est difficile à déterminer, la perception du risque diminuera. Cela pourrait intervenir des le lancement des élections du « mid term », mais rien n’est évident. Malgré cette incertitude sur le calendrier, les aspects quantitatifs sont favorables à une appréciation du dollar et les fondamentaux qualitatifs ne nous semblent pas suffisamment négatifs. Nous ne changeons donc pas notre suggestion relative au dollar.


Mathieu Hamel