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Le "carry trade" japonais
par Mathieu Hamel 27/01/2015 Le temps d'un café

Le Japon des années 90 est très attractif pour les investisseurs spécialisés sur les devises. En effet, la politique de taux bas pour sortir le pays de la déflation a rendu les emprunts en yen très attractifs. Les investisseurs en ont profité pour emprunter massivement des yens à peu de frais et les placer sur des actifs étrangers plus rentables notamment en dollar. C’est le fameux « yen carry trade ».

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Le "Carry Trade" japonais a un impact très important sur l'évolution du SP500

L’un des marchés financiers les plus actifs est celui des devises. On parle de marché des changes. Il consiste à anticiper les variations de monnaies entre elles pour faire des gains en capital. En effet, pour un américain, acheter de l’euro pour 100 dollars, aujourd’hui, au taux de 1 euro pour 1,13 dollar, lui donne 88,50 euros. En anticipant une hausse de l’euro, disons de 1 euro pour 1,2 dollar, il pourrait obtenir plus de dollars. En effet, après la hausse, ses 88,50 euros valent désormais 106 dollars.

Le marché des changes est, aujourd’hui, évalué à plus de 4 000 milliards de dollars par jour. C’est deux fois plus que la richesse crée en France en un an. L’un des moteurs principaux de ce marché est le « carry trade ».

Pour illustrer ce concept, revenons quelques années en arrière, au cœur de la déflation japonaise des années 90. En tentant de lutter contre les effets dévastateurs de la déflation sur l’économie japonaise, la banque centrale a pratiqué une politique de taux d’intérêt bas. Cela a créé des opportunités d’investissement sans précédent.

En effet, pour relancer l’économie, la Banque du Japon (BoJ) diminue ses taux d’intérêt pour favoriser les emprunts et donc la consommation. Durant cette crise profonde, les taux d’intérêt atteignent même 0%. En fait, les banques offrent des prêts quasiment gratuitement.

Attirés par l’aubaine, beaucoup d’investisseurs étrangers viennent emprunter des yens auprès des banques japonaises à taux nul ou quasi nul. Les investisseurs convertissent ensuite leurs yens en monnaies étrangères, notamment en dollar, pour les placer à l’étranger à des taux plus élevés. C’est ce que l’on appelle le « carry trade ». Pour des particuliers, cette technique financière revenait à emprunter auprès d’une banque japonaise à taux d'intérêt nul et à investir le produit dans un compte d'épargne rémunéré aux USA. Cela revient à profiter du différentiel de taux d’intérêt entre deux zones géographiques.

Dans le cas du « yen carry trade », les investisseurs empruntaient en yen à 0,5% en 1995 voire 0% en 1999, les convertissaient en dollar et les plaçaient en bons du trésor américains (obligations d’état américaines) rémunérées au taux de 5 à 6%. Le « yen carry trade » permet de gagner au moins 3% en différentiel de taux par an jusqu’en 2007, période couvrant la bulle immobilière aux USA.

Il est intéressant de noter que la politique monétaire japonaise a participé à l’afflux de capitaux aux USA, alimentant ainsi la bulle internet au début des années 2000 par exemple, mais pas seulement.

L’opération de « carry trade » nécessite, cependant, une évolution favorable des taux de change afin d’éviter que la dépréciation de la devise ne vienne grever le gain issu du placement.

Dans le cas du Japon des années 1990 et 2000, c’est même le contraire. Les investisseurs étrangers, et notamment américains, ont bénéficié d’une évolution du taux de change en leur faveur. En plus du bénéfice obtenu par le différentiel de taux, les investisseurs ont gagné avec l’appréciation du dollar par rapport au yen. En effet, l’argent obtenu au Japon et placé aux US, s’apprécie avec le dollar permettant d’obtenir plus de yen par la suite. Cela permettait de rembourser la totalité de l’emprunt et de réaliser un bénéfice supplémentaire avec les yens restant. C’est ce que l’on appelle un gain de taux de change.

Nous pouvons constater qu’entre juin 1999, date de l’établissement du taux d’intérêt à 0% par la BoJ et janvier 2000, le yen a perdu plus de 30%. Cela traduit, en partie, la vente massive de devise japonaise pour acheter du dollar du fait du « carry trade ».

Le « yen carry trade » prend fin très exactement en juin 2007. Juin 2007, avec 123.16 yens pour 1 dollar, est le point d’inflexion à partir duquel le yen s’apprécie face au dollar. Le taux de change s'établit actuellement à 79.74 yens pour 1 dollar, soit une appréciation de 35 %. En d’autres termes, l’évolution des taux de changes a entraîné une perte en capital. Juillet 2007 annonce les premières grosses pertes dans les banques d’investissement du fait de leur position en yen contre dollar.

L’annonce de la fin du « carry trade » est considérée par certains analystes comme le catalyseur menant l’éclatement de la bulle des « subprimes ». Le tarissement des flux d’investissement dans l’immobilier US venant des conversions de yen en dollar aurait sonné la fin de la hausse de l’immobilier et précipité les premiers « hedge fund », spécialisés dans l’immobilier, à la faillite (crise des subprimes).

A l’heure actuelle et au regard de l’indice « UBS V24 Carry Index », qui suit l’évolution du carry trade dans le monde, il semble que cette technique financière est en perte de vitesse. Les différentes politiques monétaires entreprises par l’ensemble des banques centrales pour relancer l’économie ont réduit les taux d’intérêt et donc leur différentiel entre les zones. De plus, les multiples « quantitative easing » engagé par les pays ont un effet déstabilisant sur les taux de change. Le « carry trade » devient moins intéressant. Néanmoins, les devises les plus susceptibles d’en être, aujourd’hui, les destinataires sont celles des pays dynamiques et dont les finances publiques sont saines. Dès lors qu’une tendance claire s’établit sur les taux de change de ces devises, le dollar canadien, le dollar singapourien, le dollar australien et le dollar néo-zélandais pourraient voir des flux venus des zones soumises au « quantitative easing » (euro et yen) venir renforcer la tendance.


Mathieu Hamel